Je parcours mon biblioblogroll et je tombe sur un sujet récurrent
quant aux contenus des biblioblogs. Il y a bien sûr la dernière enquête de
Bibliothèques 2.0 (pdf
disponible) mais il y a surtout, je pense, les messages de Nicolas Morin et
Marlène Delhaye à propos de la parution de
leur article dans le dernier numéro du BBF. Dans ce dernier, nos chers
collègues écrivent, à propos notamment de l’anonymat :
"[...] En forçant le trait, on pourrait décrire le cheminement suivant :
un bibliothécaire veut écrire un blog, prend un pseudonyme pour pouvoir écrire
sans se mettre en porte-à-faux par rapport à ses collègues ou à sa hiérarchie.
Lesquels, il n’est pas naïf, finiront par savoir qu’il tient un blog, ce qui
l’amène à ajouter l’autocensure à l’anonymat : il ne parlera pas de ce qui
pourrait fâcher (les statuts, la gestion des collections, la gestion au jour le
jour de sa bibliothèque, etc.). Dès lors, de quoi parler? De
Google.
Est-ce un constat un peu triste sur les biblioblogueurs? Peut-être, mais
pas seulement : c’est un constat un peu triste aussi sur la culture
professionnelle des bibliothécaires français, dont on a le sentiment qu’ils
n’ont pas l’habitude du débat, et qu’ils le craignent. Cette culture
professionnelle « fermée », dont ils ont une conscience très claire quand on
les interroge, incite finalement les blogueurs à se réfugier dans l’anonymat et
les généralités. [...]"
Parler de Google, des nouvelles technologies « soûleraient » les
lecteurs, ajoute Nicolas Morin dans son style un peu provocateur, qui
préféreraient alors lire des billets plus en phase avec le travail quotidien,
trouver des retours d’expériences… Mais parler de Google serait aussi une sorte
de fuite en avant permettant d’éviter justement de parler de son institution
pour les biblioblogueurs frileux à l’idée de quelques débats ou de redoutables
foudres administratives… ce qu’ils concluent comme faisant partie intégrante de
la culture professionnelle dite « fermée » de la bibliosphère hexagonale, ce
que Jean-Michel Salaün appelle, dans un commentaire : «
une pratique discutable du Web, une frilosité fonctionnaire et, peut-être,
une bien mauvaise tendance franchouillarde ».
La question de l’anonymat
A titre personnel d’abord, puisque Vagabondages fait partie des 13 blogs étudiés
et que j’ai effectivement répondu à l’enquête des auteurs, l’anonymat n’avait,
à l’origine, rien à voir avec le côté professionnel du blog, ce dernier n’étant
pas alors destiné à être un blog professionnel. Lully l’explique également
dans un commentaire au billet de Nicolas Morin : « quand on créé un blog,
on ignore encore ce qu’on va mettre dedans ». Je n’avais pas alors
particulièrement envie qu’on me reconnaisse et je n’ai guère fait de publicité
pour Vagabondages dans les listes de diffusion professionnelles à la
manière d’un Bibliobsession par
exemple.
Ensuite, lorsque le blog a commencé à être connu, il m'a semblé pertinent de
garder l'anonymat, d'abord parce que j'étais connu sous mon pseudo, ensuite
pour des raisons de confidentialité vis à vis de ma bibliothèque de
rattachement. Je ne voulais pas qu’on puisse penser que j’écrivais au nom de
mon institution ce qui n’était pas le cas, et puis ne pas évoquer cette
bibliothèque me permettait d’éviter qu’on me reconnaisse. Le monde est
petit.
L’anonymat, en outre, apparaissait, et apparaît, de plus en plus comme une
simple façade. Je ne cache pas que je suis blogueur auprès de mes collègues et
il n’est guère difficile de retrouver mon nom et ma fonction, donc mon
établissement, ne serait-ce qu’en demandant. Mais justement, je ne souhaitais
pas qu’ils apparaissent explicitement sur le blog. A dire vrai, je ne considère
pas la question de l’anonymat comme primordiale. Dans un sens comme dans
l’autre : je ne suis pas absolument attaché à mon anonymat comme je ne suis pas
désireux de l’abandonner tout de suite.
Nicolas et Marlène considèrent que se mettre en avant est largement
profitable pour la profession dans son ensemble et pour le blog en particulier,
ne serait-ce parce que les billets ne seront plus reçus de la même manière : si
j’avais écrit que j’étais bibliothécaire responsable des ressources numériques
dans un SCD l’an dernier, mes billets sur les ressources numériques ou le wifi
auraient rencontré une oreille plus attentive.
En même temps, en recoupant les diverses informations qui trainent sur ce
blog et ailleurs, on sait que je suis un jeune homme, bibliothécaire de grade,
en poste dans un établissement d’enseignement supérieur lyonnais et appelé
Thomas. Il ne manque plus grand chose pour finir de dévoiler mon identité… Ah
si, je pourrais ajouter que je travaille sur le numérique en bibliothèque et
des projets de bibliothèque numérique ou de production de document. Mais
peut-être manque-t-il simplement à Vagabondages un encart « Qui suis-je ? »
regroupant ces informations…
Quid des billets légers, privés ? Les deux formes d’écrits, professionnels
et privés, ne semblent pas incompatibles aux auteurs de l’article publié dans
le BBF, pour peu qu'on ait pris la précaution de dire que le blog n'est pas un
blog de l'établissement. Fondamentalement, je pense qu’ils ont raison et il ne
s'agit certes pas de cacher sa vie privée même si c'est une chose de parler de
sa vie privée à ses collègues et une autre de l'évoquer librement à des
centaines d'inconnus et de fait mes réticences portent plus sur mon institution
: suffit-il de dire qu'il ne s'agit pas d'un blog institutionnel pour ne pas
impliquer quand même son institution à travers ses propos ? Je n'en suis pas
certain ni complètement convaincu.
J’aurais appelé cela respect envers son institution et liberté de ton mais
il semble que ce soit plutôt un certain manque de courage de ma part face à
d’une part mon institution et d’autre part la prise de parole, donc de risques,
et l’ouverture de débats professionnels.
La question de la prise de parole et des débats
Bibliobsession dans un commentaire au
message de Marlène revient sur cette question des débats, d’absence de
débats plutôt, que PascalK appelle le caractère « lénifiant » de la
biblioblogosphère francophone. Je suis un peu surpris à mon tour de tels
propos.
Dans sa réponse, Bibliobsession explique que :
« si les "débats enragés" ne se passent pas dans cette sphère, c'est
peut-être et il me semble que c'est le cas aussi en dehors de la
biblioblogosphère, que les débats enragés se font rares sur le thème des
bibliothèques en général. Nous ne sommes plus au temps de grands modèles qui
s'affrontent ou d'écoles, mais au temps ou les professionnels de la lecture
publique se posent des questions et cherchent des réponses adaptées à leurs
contextes dans un monde complexe... »
J’entends là Nicolas rétorquer que c’est justement cela qu’il attend :
découvrir ce que sont ces réponses adaptées à un contexte particulier. Du moins
espéré-je ce qu’il attend car je ne vois pas l’intérêt de débattre pour le seul
plaisir de débattre. Cependant, si les biblioblogs parlent beaucoup de web 2.0
n’est –ce pas aussi parce que leurs auteurs sont principalement des
bibliothécaires chargés de ce genre de questions (ce que concède l’article
d’ailleurs) ? Le récent blog Bibliothèque = public, animé par
Jean-Christophe Brochard, chargé des services au public dans une bibliothèque
universitaire, aborde justement d’autres questions que les toujours plus
nombreuses bibliothèques européennes inféodées au grand méchant Google. Je
pense qu’il doit en être de même avec les blogs de nos collègues discothécaires
(XG blog -qui
n’est pas uniquement un discoblog, discobloguons). A moins qu’il n’y ait
pas encore assez de messages polémiques mais alors il faudra expliquer ce qui
est vraiment attendu. Bibliobsession rappelle à ce titre combien la profession
s’est mobilisée contre les DRM, mais il est vrai qu’il ne s’agit pas là d’un
sujet interne, qui remet en question certains dogmes.
En fait, je serais d’avis de suivre Sophie lorsqu’elle écrit sur Desperate Librarian Housewife que les biblioblogs ont plus un
rôle informationnel, faire découvrir ce qu’il se passe, les nouveautés et les
questions que se posent les collègues, y compris les collègues américains, de
servir d’aiguillon. Elle trouve que ce terme convient mieux que celui de débat
plus approprié aux listes de discussions, ce que confirme Bruit et
Chuchotements quand il affirme que « les blogs sont plus un espace
d’incubation approximatif et au quotidien des recherches, des réflexions, des
doutes ».
Lully pour finir fait deux remarques intéressantes. La première
est une question regrettant l’absence de blogs professionnels tenus par des
bibliothèques ou des institutions à destination des professionnels : Pourquoi
ces problèmes professionnels ne sont-ils évoqués que sur des blogs perso ?
:
« je ne vois pas ce qui empêche une bibliothèque de monter un blog à
destination des autres bibliothèques, sur son travail interne, les choix
qu’elle fait et les raisons de ses choix, etc. ».
La
seconde est une liste d’autres questionnements qu’il faudrait se poser à
propos des blogs :
« (…) il aurait surtout fallu insister sur la redondance des sujets, et
la non-représentativité de la diversité des préoccupations des bibliothécaires
(que vous mentionnez, mais vous n'appelez pas à une "mobilisation" des
bloggeurs ou de ceux qui envisagent de le devenir) ».
En ce qui concerne ma propre pratique, je n’ai pas beaucoup rédigé de
billets polémiques tout simplement parce que ce ne s’est pas présenté. Je ne
suis pas certain non plus de me sentir biblioblogueur engagé – et par rapport à
quoi ? – et ce n’était pas mon but en écrivant ici. Cela dit, une réflexion sur
ses propres pratiques est toujours intéressante et bienvenue.
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