Pendant presque un an, un artiste fantôme a sévit dans cette bonne
ville d’Édimbourg où plusieurs sculptures de papiers sont étrangement apparues
en plusieurs lieux de la ville.
1. Un baobab de papier
L'histoire -asseyez-vous confortablement- l'histoire donc, débute en mars
2011 lorsqu'un article du Guardian raconte qu'un lecteur anonyme vient de laisser un
mini baobab de papier dans les locaux de la Scottish Poetry Library.

Un jour donc, les bibliothécaires découvrent cette œuvre magnifique comme
oubliée sur une table. Mieux encore : elle s'accompagne d'une étiquette
mentionnant le compte twitter de la bibliothèque @byleaveswelive (une référence
au biologiste écossais Patrick
Geddes) à travers ces mots :
It started with your name @byleaveswelive and became a tree.…
… We know that a library is so much more than a building full of books… a book
is so much more than pages full of words.… This is for you in support of
libraries, books, words, ideas….. a gesture (poetic maybe?)
Ca a commencé par votre nom @by leaveswelive [Par les feuilles nous vivons]
et devint un arbre... Nous savons qu'une bibliothèque est bien plus qu'un
bâtiment empli de livres... qu'un livre est bien plus que des pages noircies de
mots... Ce cadeau est pour vous, pour soutenir les bibliothèques, les livres,
les mots, les idées... Un simple geste (poétique peut-être ?).
Un œuf de papier éclot, disposé à côté de l'arbre, couve les vers d'un poème
de Edwin Morgan, intitulé
A Trace of Wings.
On imagine aisément la joie et l'excitation du personnel qui s'est
d'ailleurs empressé de prendre l'arbre en photo, rapidement intitulé
"Poetree", et de remercier la, le -ou les- mystérieux donateurs sur le
blog
de la bibliothèque.
L'aventure apparaissait déjà agréable, elle ne venait que de commencer.
2. Les sculptures se multiplient
Personne n'est jamais venu réclamer la paternité de l’œuvre de papier et
tout le monde a d'abord cru à un acte isolé, jusqu'à ce qu'en juin 2011, le
personnel de la Bibliothèque
nationale d’Écosse découvre à son tour une œuvre sur une table représentant
cette fois un gramophone et un cercueil.

Et toujours cette petite note faisant référence au compte twitter de la
bibliothèque :
For @natlibscot – A gift in support of
libraries, books, words, ideas….. (& against their exit)
Pour @natlibscot - un cadeau en
soutien aux bibliothèques, livres, mots et idées... (et contre leur
disparition)
La référence aux fermetures massives de bibliothèques au Royaume-Uni est
directe. L’œuvre utilisée cette fois renvoyait à un livre policier : Exit
Music de Ian Rankin (commentaire). Une
référence d'abord anodine, mais qui se révèlera récurrente et intriguante.
Et l'histoire ne s'arrête pas là.
Plusieurs autres sculptures continuent d'apparaître dans divers endroits de
la ville, dont tous détiennent un compte twitter :
- Le festival de cinéma Filmhouse, @filmhouse, s'est ainsi vu offrir, fin
juin 2011, un œuvre très détaillée représentant des spectateurs assistant à la
charge de cavaliers en face d'eux, crevant l'écran.
avec cette note : For @filmhouse – A gift in support of
libraries, books, words, ideas….. and all things *magic*.
Pour tout ce qui est magique.
- En juillet 2011, Le Scottish Storytelling Centre, @scotstorycenter , a vu la
surprise de découvrir un dragon tout juste éclot caché dans un coin peu
fréquenté, sur le rebord d'une fenêtre, et toujours une référence à un roman de
Ian Rankin.

La note explique :
A gift in support of libraries, books, works, ideas….. Once upon a time
there was a book and in the book was a nest and in the nest was an egg and in
the egg was a dragon and in the dragon was a story…..
[...] Il était une fois un livre, ce livre parlait d'un nid, et dans ce nid
il y avait un œuf, et dans cet œuf il y avait un dragon et dans ce dragon il y
avait une histoire...
Au festival international du livre, ce ne sont pas moins de deux autres
sculptures qui font leur apparition :
- La première est dédiée au festival en lui-même et représente une tasse de
thé un un cupcake. Un sachet de thé posé sur le côté propose les mots "by
leaves we live" en référence à la bibliothèque de Poésie. Dans la coupe
tournent la phrase : "Nothing beats a nice cup of tea (or coffee) and a
really good BOOK", "rien n'est meilleur qu'une bonne tasse de thé (ou de
café) et un très bon livre", et au mied du gâteau "except maybe a cake as
well", "sauf peut-être un bon gâteau".

To @edbookfest ‘A gift’
This is for you in support of libraries, books, words, ideas…… & festivals
xx
- Le second est lui adressé à @edincityoflit (UNESCO Edinburgh City of
Literature), et fut déposé discrètement à l'entrée de leur stand
L'ouvrage fut taillé dans
The
Private Memoirs and Confessions of a Justified Sinner de James Hogg,
dont le titre, très apprécié, est connu pour avoir influencé le travail de Ian
Rankin. Un lien qui ne peut plus être considéré comme une coïncidence.
- Fin août, c'est encore dans une bibliothèque, la bibliothèque centrale de
prêt du pont Georges IV, qu'est apparu la sculpture suivante, négligemment
déposée sur une étagère :
La loupe agrandit les vers de Edwin Morgan (tiens, plus de Rifkin cette
fois)
"When i go in
I want it bright
I want to catch
Whatever is there
In full sight"
"Quand j'arrive, j'aime que tout soit très éclairé pour bien voir tout ce
qui se trouve là"
La note accompagnatrice, elle, indiquait :
For Central Library ‘A Gift’ @Edinburgh_CC This is for you in
support of libraries, books, words, ideas…. LIBRARIES ARE
EXPANSIVE
[...] Les bibliothèques élargisse notre horizon
Dans le texte original, il est écrit "expensive", "sont trop
chères", encore une référence aux fermetures de bibliothèques anglo-saxonnes,
mais le E est barré et remplacé par un A, transformant le sens du mot en
"s'étendre, élargir".
3. Fin de l'histoire ?
Lorsqu'en septembre, le journal Edinburgh Evening News a prétendu
avoir démasqué l'identité du sculpteur, personne n'a voulu savoir de qui il
s'agissait : ses actes apparaissaient plus merveilleux entourés de mystère. Et
ils ont finalement atteint leur finalité première : chaque sculpture est
exposée, sous vitrine, dans la bibliothèque où elle fut découverte, attirant
plus de visiteurs, d'usagers.
Plus de nouvelles sculptures cependant, jusqu'à ce qu'en novembre 2011,
quelqu'un laisse ces mots dans le cahier de contacts de la bibliothèque :
“Hopefully next time I’ll be able to linger longer – I’ve left a
little something for you near Women’s Anthologies X. In support of
Libraries, Books, Words and Ideas….”
"J'espère que la prochaine fois, je pourrais continuer un peu plus
longtemps. J'ai laissé un petit quelque chose pour vous dans la section
Women’s Anthologies X"
Un message d'au revoir, non d'adieu, et renvoyant vers une ultime sculpture
: un bonnet de plumes et une paire de gants, le tout en papier toujours.

La note cette fois était accompagnée d'une notice d'explication :
"Il est important qu'une histoire ne soit pas trop longue...ne devienne pas
trop ennuyeuse...
"Vous devez savoir quand mettre fin à une histoire", pensait-elle.
Souvent, une bonne histoire se termine là où elle commence. Cela signifierait
un retour à la Bibliothèque de Poésie. Le lieu même où avait été laissé la
première des dix sculptures.
Retour vers ceux qui avaient aimé ce petit arbre, et l'ont encouragé à essayer
encore et encore.
Certains se sont demandé qui il était, laissant ces petits objets étranges.
Certains se sont même demandé si c'était un «il»! ....... Comme si !
D'autres se sont tournés vers les artistes de livres, dont plusieurs sont
plutôt bons en fait...
Mais ils n'auraient jamais pu l'y trouver. Parce que, bien qu'elle sache
sculpter, c'était la première fois qu'elle disséquait les livres et les avait
utilisé simplement parce qu'ils semblaient convenir ....
La plupart cependant ont choisi de ne pas savoir ..... ce qui importe peu
vraiment.
Le cadeau, l'endroit où s'asseoir, regarder, se demander, rêver ..... à
l'impossible peut-être .......
Un petit geste pour aider des endroits spéciaux .....
Donc, ici, elle mettra fin à cette histoire, dans un endroit spécial ... Une
bibliothèque de poésie ... où ils sont bien utilisés comme "anonymes".
Mais avant de partir ... quelques remerciements. Il aurait pu y en avoir
plus, parce que nombreux sont ceux qui ont permis ce travail ....... quelques
uns du moins.
- La communauté de Twitter qui en quelque sorte a donné naissance cette étrange
idée
- @chrisdonia qui a donné sa place à cette l'histoire, une apparence et de très
belles photos
- Et non des moindres @Beathhigh dont les livres et la réputation ont été
utilisés éhontément dans la fabrication de ce mystère ........
... Mais attendez. Quelqu'un a oublié une paire de gants et son bonnet
..........?
Je t'embrasse Edimbourg, ce fut très amusant!
4. Dix sculptures ?
Oui, car deux autres sculptures sont apparues dans les jours qui ont suivi
:
- la première, au Musée national
d’Écosse sur le point de réouvrir, trouvé au pied d'un squelette et
représentant un Tyrannosaure Rex surgissant d'un livre. Enfin, pas de n'importe
quel livre : du Monde Perdu de Conan Doyle, évidemment.

- La seconde au musée des écrivains(the Writer’s
Museum) déposée sur une boîte dans la salle Robert Louis Stevenson,
représentant cette fois une façade de maison sous une lune brumeuse avec un
homme en cape, des oiseaux sur un fil et un pentagramme. Le livre utilisé est
Hide and Seek de
Ian Rankin, une version moderne, selon Rankin du Dr Jekyll et Mr Hide
de Stevenson.

L'histoire en fait ne s'arrête toujours pas là.
Une vidéo qui montre une animation de papier a circulé sur Twitter au moment
de Noël et une autre sculpture est apparue un peu plus tôt, en novembre, qui
présente deux squelettes assis sur un cercueil, en référence à un autre livre
de Ian Rankin, An impossible dead... une sorte de bonus
track. Elle avait été envoyée directement à l'auteur.

Un projet d'exposition est en préparation (oui, préparer un projet... rien
n'est moins sûr) même si plusieurs des sculptures sont visibles dans les
bibliothèques concernées. En attendant, on ne peut que rêver devant les images
et -secrètement- espérer qu'un de nos lecteurs fasse de même, non ?
Voir aussi :