Le 08 février dernier, une catastrophe s'est abattue en même temps que des trombes d'eau et d'une partie du toit sur les collections du Service Commun de la Documentation de l'université de Lille III :

Au final, deux mille cinq cents livres d’art et culture endommagés dont soixante-dix-neuf, imprimés sur papier glacé, assez gravement. « Ils sont à l’isolement. On se donne trois semaines pour les sécher. Si des champignons se développent, il faudra s’en séparer  », diagnostique Cécile Martini, conservateur du patrimoine qui estime le montant total des pertes à 6.000 €.

Apparemment, seules les salles de lectures ont été touchées par le sinistre, les fonds patrimoniaux très riches de ce SCD, qui héberge également pour des raisons historiques les réserves des deux autres universités lilloises (Lille 1 -Sciences et Technologies- et Lille 2 - Droit et Santé-), étaient à l'abri en réserve.

C'est l'occasion de rappeler la vétusté des locaux des bibliothèques universitaires, parents pauvre de l'Université elle-même pas toujours très bien lotie (ex sur ce diaporama Flickr Paris 8 ). Pourtant, voilà longtemps que la sonnette d'alarme est tirée et la publication du Rapport Miquel au ministre de l’Éducation nationale, en 1989, qui dénonce une situation catastrophique pour les bibliothèques universitaires et parle de "locaux exigus ou périmés", apparaît comme une date charnière. Deux plans immobiliers, les schémas "U2000" et "U3M" vont alors être successivement lancés par les pouvoirs publics pour soutenir les bibliothèques. Le premier mettait l'accent sur les constructions neuves et le second, qui s'étend jusque 2015, prévoit plus de réhabilitations et de modernisations, ce qui devraient être le cas de nombre de bibliothèques jugées peu fonctionnelles et défaillantes en terme de sécurité. Ces plans sont complétés par les Contrats de Projets Etats-Régions (CPER) dont les nouvelles formes crééent un contexte relativement inédit (sur la base de projets) et, partant, quelque part incertain. D'autant que les programmations ne peuvent toutes être respectées, comme ce fut le cas, pour reprendre l'exemple initial, des opérations de réhabilitations de Lille III prévues au précédent CPER mais qui n'ont pas pu être engagées, mais également des universités de Lille I, Tours Lettres, Toulouses III médecine...

Alors bien sûr, des efforts ont été fournis ces quinze dernières années et il serait de mauvaise foi que d'affirmer le contraire mais la massification du nombre d'étudiants et l'ampleur du retard rendent ces efforts presque inopérants. Les problèmes de constructions en effet ont des répercussions sur les missions fondamentales des biblitohèques, qu'il s'agisse de conservation ou de diffusion. Le rapport 2005 de la Cour des Comptes sur les bibliothèques universitaires dénoncait encore, à ce titre, le fait qu'« en 2003 le ratio d’encadrement dans les bibliothèques universitaires était de 3.1 agents administratifs pour 1000 étudiants, les locaux représentaient 0.67 m² par étudiant et il y avait une place assise pour 13 étudiants », ce aggravé par l’inégalité de l’offre en libre-accès entre les universités françaises d'une part (8.7% des collections en libre-accès à Dijon contre 97.6% à Toulouse II), et d'autre part, également, de l'offre vis à vis des autres pays occidentaux, européens ou non.

Bien sûr la question du tout-numérique se pose également. Impossible de nier de nos jours la prégnance des moyens et des systèmes d'information, ni l'importance toujours plus significative du tout-numérique . Mais, comme le soulignait Claude Jolly « les nouvelles technologies de l’information et l’existence d’une information scientifique en ligne n’ont en aucune façon supprimé l’exigence d’espaces organisés dédiés à la documentation, même si, comme il est naturel, elles modifient la nature et le mode de fonctionnement de ces espaces». Anne-Marie Chaintreau, en charge des dossiers de construction de bibliothèques et des volets documentaires des contrats à la Sous-direction des bibliothèques, poursuit :

Les nouvelles technologies ne font que rendre encore plus indispensables des lieux de convergence de la pensée au moment de sa dispersion la plus radicale ; il faut des lieux de socialisation, notamment pour le jeune étudiant, qui, pendant ses études, ne peut rester seul devant son ordinateur face au foisonnement d’Internet. Les étudiants recherchent la compagnie des autres, travaillent de plus en plus en groupes, utilisent les bibliothèques comme des lieux de rencontre, de travail et de liens avec le monde ; ils apprécient ces lieux « organisés », calmes, rassurants, à dimension humaine que sont les bibliothèques, où ils peuvent se former à la recherche documentaire. La communauté universitaire tout entière a besoin d’un lieu où se recentrer, d’un bâtiment « digne » « majestueux », « symbolique » « initiatique », où il sera possible à chacun de se documenter, de se concentrer, de se retrouver, de travailler.

Je ne suis pas certains que la communauté universitaire ait réellement besoin de bâtiments majestueux, en revanche j'estime qu'elle a besoin de bâtiments dignes. Ne serait-ce que pour le respect de ses publics, de ses professionnels et de ses collections.

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