débats de biblioblogueurs anonymes
Par Thomas le mercredi 30 mai 2007, 00:27 - Blogging - Lien permanent

Je parcours mon biblioblogroll et je tombe sur un sujet récurrent quant aux contenus des biblioblogs. Il y a bien sûr la dernière enquête de Bibliothèques 2.0 (pdf disponible) mais il y a surtout, je pense, les messages de Nicolas Morin et Marlène Delhaye à propos de la parution de leur article dans le dernier numéro du BBF. Dans ce dernier, nos chers collègues écrivent, à propos notamment de l’anonymat :
"[...] En forçant le trait, on pourrait décrire le cheminement suivant : un bibliothécaire veut écrire un blog, prend un pseudonyme pour pouvoir écrire sans se mettre en porte-à-faux par rapport à ses collègues ou à sa hiérarchie. Lesquels, il n’est pas naïf, finiront par savoir qu’il tient un blog, ce qui l’amène à ajouter l’autocensure à l’anonymat : il ne parlera pas de ce qui pourrait fâcher (les statuts, la gestion des collections, la gestion au jour le jour de sa bibliothèque, etc.). Dès lors, de quoi parler? De Google.
Est-ce un constat un peu triste sur les biblioblogueurs? Peut-être, mais pas seulement : c’est un constat un peu triste aussi sur la culture professionnelle des bibliothécaires français, dont on a le sentiment qu’ils n’ont pas l’habitude du débat, et qu’ils le craignent. Cette culture professionnelle « fermée », dont ils ont une conscience très claire quand on les interroge, incite finalement les blogueurs à se réfugier dans l’anonymat et les généralités. [...]"
Parler de Google, des nouvelles technologies « soûleraient » les lecteurs, ajoute Nicolas Morin dans son style un peu provocateur, qui préféreraient alors lire des billets plus en phase avec le travail quotidien, trouver des retours d’expériences… Mais parler de Google serait aussi une sorte de fuite en avant permettant d’éviter justement de parler de son institution pour les biblioblogueurs frileux à l’idée de quelques débats ou de redoutables foudres administratives… ce qu’ils concluent comme faisant partie intégrante de la culture professionnelle dite « fermée » de la bibliosphère hexagonale, ce que Jean-Michel Salaün appelle, dans un commentaire : « une pratique discutable du Web, une frilosité fonctionnaire et, peut-être, une bien mauvaise tendance franchouillarde ».
La question de l’anonymatA titre personnel d’abord, puisque Vagabondages fait partie des 13 blogs étudiés et que j’ai effectivement répondu à l’enquête des auteurs, l’anonymat n’avait, à l’origine, rien à voir avec le côté professionnel du blog, ce dernier n’étant pas alors destiné à être un blog professionnel. Lully l’explique également dans un commentaire au billet de Nicolas Morin : « quand on créé un blog, on ignore encore ce qu’on va mettre dedans ». Je n’avais pas alors particulièrement envie qu’on me reconnaisse et je n’ai guère fait de publicité pour Vagabondages dans les listes de diffusion professionnelles à la manière d’un Bibliobsession par exemple.
Ensuite, lorsque le blog a commencé à être connu, il m'a semblé pertinent de garder l'anonymat, d'abord parce que j'étais connu sous mon pseudo, ensuite pour des raisons de confidentialité vis à vis de ma bibliothèque de rattachement. Je ne voulais pas qu’on puisse penser que j’écrivais au nom de mon institution ce qui n’était pas le cas, et puis ne pas évoquer cette bibliothèque me permettait d’éviter qu’on me reconnaisse. Le monde est petit.
L’anonymat, en outre, apparaissait, et apparaît, de plus en plus comme une simple façade. Je ne cache pas que je suis blogueur auprès de mes collègues et il n’est guère difficile de retrouver mon nom et ma fonction, donc mon établissement, ne serait-ce qu’en demandant. Mais justement, je ne souhaitais pas qu’ils apparaissent explicitement sur le blog. A dire vrai, je ne considère pas la question de l’anonymat comme primordiale. Dans un sens comme dans l’autre : je ne suis pas absolument attaché à mon anonymat comme je ne suis pas désireux de l’abandonner tout de suite.
Nicolas et Marlène considèrent que se mettre en avant est largement profitable pour la profession dans son ensemble et pour le blog en particulier, ne serait-ce parce que les billets ne seront plus reçus de la même manière : si j’avais écrit que j’étais bibliothécaire responsable des ressources numériques dans un SCD l’an dernier, mes billets sur les ressources numériques ou le wifi auraient rencontré une oreille plus attentive.
En même temps, en recoupant les diverses informations qui trainent sur ce blog et ailleurs, on sait que je suis un jeune homme, bibliothécaire de grade, en poste dans un établissement d’enseignement supérieur lyonnais et appelé Thomas. Il ne manque plus grand chose pour finir de dévoiler mon identité… Ah si, je pourrais ajouter que je travaille sur le numérique en bibliothèque et des projets de bibliothèque numérique ou de production de document. Mais peut-être manque-t-il simplement à Vagabondages un encart « Qui suis-je ? » regroupant ces informations…
Quid des billets légers, privés ? Les deux formes d’écrits, professionnels et privés, ne semblent pas incompatibles aux auteurs de l’article publié dans le BBF, pour peu qu'on ait pris la précaution de dire que le blog n'est pas un blog de l'établissement. Fondamentalement, je pense qu’ils ont raison et il ne s'agit certes pas de cacher sa vie privée même si c'est une chose de parler de sa vie privée à ses collègues et une autre de l'évoquer librement à des centaines d'inconnus et de fait mes réticences portent plus sur mon institution : suffit-il de dire qu'il ne s'agit pas d'un blog institutionnel pour ne pas impliquer quand même son institution à travers ses propos ? Je n'en suis pas certain ni complètement convaincu.
J’aurais appelé cela respect envers son institution et liberté de ton mais
il semble que ce soit plutôt un certain manque de courage de ma part face à
d’une part mon institution et d’autre part la prise de parole, donc de risques,
et l’ouverture de débats professionnels.
La question de la prise de parole et des débats
Bibliobsession dans un commentaire au message de Marlène revient sur cette question des débats, d’absence de débats plutôt, que PascalK appelle le caractère « lénifiant » de la biblioblogosphère francophone. Je suis un peu surpris à mon tour de tels propos.
Dans sa réponse, Bibliobsession explique que :
« si les "débats enragés" ne se passent pas dans cette sphère, c'est peut-être et il me semble que c'est le cas aussi en dehors de la biblioblogosphère, que les débats enragés se font rares sur le thème des bibliothèques en général. Nous ne sommes plus au temps de grands modèles qui s'affrontent ou d'écoles, mais au temps ou les professionnels de la lecture publique se posent des questions et cherchent des réponses adaptées à leurs contextes dans un monde complexe... »
J’entends là Nicolas rétorquer que c’est justement cela qu’il attend : découvrir ce que sont ces réponses adaptées à un contexte particulier. Du moins espéré-je ce qu’il attend car je ne vois pas l’intérêt de débattre pour le seul plaisir de débattre. Cependant, si les biblioblogs parlent beaucoup de web 2.0 n’est –ce pas aussi parce que leurs auteurs sont principalement des bibliothécaires chargés de ce genre de questions (ce que concède l’article d’ailleurs) ? Le récent blog Bibliothèque = public, animé par Jean-Christophe Brochard, chargé des services au public dans une bibliothèque universitaire, aborde justement d’autres questions que les toujours plus nombreuses bibliothèques européennes inféodées au grand méchant Google. Je pense qu’il doit en être de même avec les blogs de nos collègues discothécaires (XG blog -qui n’est pas uniquement un discoblog, discobloguons). A moins qu’il n’y ait pas encore assez de messages polémiques mais alors il faudra expliquer ce qui est vraiment attendu. Bibliobsession rappelle à ce titre combien la profession s’est mobilisée contre les DRM, mais il est vrai qu’il ne s’agit pas là d’un sujet interne, qui remet en question certains dogmes.
En fait, je serais d’avis de suivre Sophie lorsqu’elle écrit sur Desperate Librarian Housewife que les biblioblogs ont plus un rôle informationnel, faire découvrir ce qu’il se passe, les nouveautés et les questions que se posent les collègues, y compris les collègues américains, de servir d’aiguillon. Elle trouve que ce terme convient mieux que celui de débat plus approprié aux listes de discussions, ce que confirme Bruit et Chuchotements quand il affirme que « les blogs sont plus un espace d’incubation approximatif et au quotidien des recherches, des réflexions, des doutes ».
Lully pour finir fait deux remarques intéressantes. La première est une question regrettant l’absence de blogs professionnels tenus par des bibliothèques ou des institutions à destination des professionnels : Pourquoi ces problèmes professionnels ne sont-ils évoqués que sur des blogs perso ? :
La seconde est une liste d’autres questionnements qu’il faudrait se poser à propos des blogs :« je ne vois pas ce qui empêche une bibliothèque de monter un blog à destination des autres bibliothèques, sur son travail interne, les choix qu’elle fait et les raisons de ses choix, etc. ».
« (…) il aurait surtout fallu insister sur la redondance des sujets, et la non-représentativité de la diversité des préoccupations des bibliothécaires (que vous mentionnez, mais vous n'appelez pas à une "mobilisation" des bloggeurs ou de ceux qui envisagent de le devenir) ».
En ce qui concerne ma propre pratique, je n’ai pas beaucoup rédigé de billets polémiques tout simplement parce que ce ne s’est pas présenté. Je ne suis pas certain non plus de me sentir biblioblogueur engagé – et par rapport à quoi ? – et ce n’était pas mon but en écrivant ici. Cela dit, une réflexion sur ses propres pratiques est toujours intéressante et bienvenue.
Des réactions ?
Commentaires
Merci pour cette synthèse! J'ajouterai tout simplement que je serai ravi de voir et de participer aux "vrais débats" sur les blogs de ceux qui ont l'impression que la biblioblogosphère est lénifiante ou apathique. (Marlène, N. Morin pour ne pas les citer)
Merci pour cet article.
A la question "Qu'est-ce qui empêche une bibliothèque de monter un blog ?", je peux apporter une réponse "vécue" : l'avis de la municipalité sur le sujet. Ces dernières se montrent parfois d'une frilosité surprenante et tiennent souvent à garder le monopole de la publication d'informations en ligne pour tout ce qui peut concerner leurs services.
Remarquable billet ! Et je découvre en plus l'existence du blog "Bibliothèque = Public" (enfin d'autres sujets ?).
Quand je forme mes collègues aux fils RSS, ils me demandent de leur recommander tels ou tels blogs. Et j'ai pris conscience que les blogs que je suis, en tant que responsable du SID, n'a aucune raison de les intéresser, eux qui font de la pol doc ou du service public...
Quant à l'existence de blogs professionnels par les bibliothèques, c'est précisément ce à quoi j'essaie de pousser ma BU. Assez lentement, je l'avoue.
Je réflechissais ce matin en venant à une question posée lors de la dernière journée e-bib (http://ebib.over-blog.com/) organisée en 2006 sur les blogs en bibliothèque. Il s'agissait de comprendre pourquoi il y avait peu de commentaires sur les blogs de bibliothèques. C'est tout simplement que les billets appellent moins les commentaires, mais lorsque c'est le cas, les collègues ne se privent pas pour l'écrire, non ? Bibliobsession, Bruit et Chuchotement, Nicolas Morin ont eu tour à tour nombre de commentaires à la suite de certains billets. Je ne pense pas qu'il y ait une frilodité de la part de la profession, peut-être juste un manque d'occasion... :)
Comme d'hab : tu fais un super boulot ; mais bcp trop long pr q je le lise !!! :-D
Cela dit : en survolant, j'ai qd meme tiqué sur un truc :
Je n'ai pas dit q la BBS était "lénifiante" ; Mais que le "Monde des bib" l'était !! C'est bien plus grave ! (et dans une certaine mesure, tu le confirmes en qualifiant de "provocateur" l'emploi du terme "saouler" (NM est certes provocateur ; mais si dire q "les blogs saoulent les gens" l'est aussi ; c bel et bien qu'on est au <<pays des bisounours>> dans ce monde de bibliothèques. CQFD)
PS : je me souviens des messages de Lully chez NM : j'étais bien d'accord avec lui !!
A relire le commentaire, c'était bien le monde des bibs qui était en cause. Désolé de la confusion.
Je ne suis pas tout ça fait d'accord avec la demonstration qui suit : on peut reconnaître le caractère provoquant d'une assertion sans pour autant vouloir niveler tous discours. Bien sûr que c'est provocateur, mais ce n'est pas émettre un jugement que de le souligner. :)
Sur les 13 blogs cités dans l'article, 7 sont signés et 6 sont anonymes... Sur ces 6 lequels ne sont pas critiques ? Le Babouin l'est, Les Yeux ouverts est à part à cause de son caractère narratif... il en donc reste 4 qui ont forcément un peu pris ça comme une attaque ad bloginem ! ^^
Putain, merde, Thom : lis-moi ! :-D
Ce que je dis moi, c'est que la phrase : "les blogs saoulent" N'est PAS provocatrice ! C'est juste une facon de parler qui n'étant pas bibliotheconimiquement canonique, est percue comme agressive (provocante) de facon subjective. C'est ce cote lisse (politiquement correct) que je trouve dommageable.
Je suis d'acc' : on N'est bien sûr PAS là dans le jugement (encore moins la condamnation) : on discute (avec différentes sensibilités) : c'est tout.
:-D