Je me souviens d’un jour de pluie, en compagnie des membres de mon association. Nous avions allumé des lumignons et même si je savais l’importance du moment, je ne me sentais pas personnellement concerné. Je me souviens des slogans, des passants mi-concernés, mi-chassés par la fin de journée et le mauvais temps, et des lumières dont la flamme vacillait mais refusait par un fait extraordinaire de s’éteindre. Je me souviens d’un changement de tonalité dans les paroles, à mon oreille. Une colère sourde s’exprimait, un tremblement léger dont je ne parvenais pas à saisir l’origine. Lentement, je me suis tourné vers mes amis, et j’ai vu les larmes couler le long de leurs joues. Les mots se perdaient dans la grisaille du soir, mais la pluie n’arrivait pas à noyer la tristesse du moment. Je me souviens, c’était mon premier 1er décembre et nous luttions pour un renforcement de la prévention.

Je me souviens de ses traits creusés. De son regard vitreux et de mon innocence. Je ne comprenais pas. Et puis j’ai su. Personne n’en parlait et tout le monde le savait. Il était malade. Et la maladie jour après jour creusait ses traits. Je ne le voyais plus que de temps en temps. Il était devenu trop faible pour sortir. Mais alors il semblait fort. Fort et si frêle à la fois. Je me souviens de la trithérapie. Des médicaments qu’il prend et qui le rendaient si malade. Mais qui lui ont redonné vie. Je me souviens n’avoir jamais su exactement où me situer dans mes rapports avec lui, le plus souvent nous n’y pensons pas mais parfois, une faiblesse passagère vient rappeler que rien n’est gagné et ne le sera jamais.

Je me souviens dans le local des après-midi que nous passions à dessiner une mappemonde géante puis à inscrire le nombre de morts du sida continents par continents. Tous, nous tournions autour et nous ne parvenions pas à concrétiser ces chiffres tellement énormes qu’ils en devenaient abstraits. J’ai levé la tête et j’ai souris. Souris d’être avec eux, là ; souris de cet ensemble dont la force se révèle dans ces fragments de quotidien. Le week-end suivant, nous demandions aux passants de punaiser des rubans rouges sur la mappemonde et à la fin de la journée, nous n’avions plus de place nulle part. Cette action participative a eut du succès et nous en étions fiers.

Je me souviens de la fête, de la bénédiction des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, des cornettes décorées de badges et de couleurs vives. Je me souviens des portraits et des photos exposés au Centre Gay et Lesbien, des militants devenant Sœurs, ces instants volés des séjours de ressourcement au chevet des malades, du tuning de pilluliers, des spectacles et de la force qu’il y a derrière. Je me souviens avoir sérieusement songé à devenir Sœur à mon tour et n’avoir pas osé ni pu, pour différentes raisons, franchir le pas.

Je me souviens de la colère. De la rage d’autres militants, mais d’une rage agissante. Des slogans chocs. Silence = Mort, Colère = Action, Ignorance is your enemy, Knowledge is a weapon. Je me souviens des die-in, des minutes de silences. Je me souviens des discours et des engueulades dans les assemblées générales, et du contraste avec les longues après-midi amicales à faire les mailings. Je me souviens n’avoir jamais été pénétré d’une telle colère, je n’ai jamais participé in situ à de telles actions, mais j'ai fait ce que j'ai pu. J'avais envie d’agir et d’aider. Je voulais rester informé aussi, ce me semblait vraiment important. Savoir. Pouvoir.

Je me souviens de la peur. De ce sentiment étrange lorsqu’on se retrouve au Centre de Dépistage Anonyme et Gratuit dans l’attente du résultat du test. On se dit qu’il n’y a pas de raison, mais on ne peut s’empêcher de redouter ce que va dire le médecin. La terre sous les pieds ne semble plus aussi ferme, nos propres muscles n’apparaissent plus fiables. L’arrivée dans le cabinet se fait comme à travers une matière cotonneuse et l’homme n’est plus qu’une silhouette, qu’une fonction. Il tient le papier dans sa main mais il parle. Pourquoi ne le lit-il pas ? Il me regarde. Et puis, enfin, il dit le résultat. Je me souviens être sorti et avoir regardé les autres patients en passant devant la salle d’attente et d'avoir croisé un regard plein d'angoisse. Ou peut-être était-ce ma propre angoisse que me renvoyaient ces yeux inquiets. Xavier m’attendait dans le couloir. Nous nous sommes étreints, soulagés. Nos tests étaient négatifs.

Je me souviens de la cérémonie des noms. L’ouverture des patchworks répond à une organisation stricte, aux gestes lents, toujours du centre vers les extrémités pendant que l’orateur évoque la maladie. Lorsqu’il finit son discours, les panneaux sont déployés sur le sol. Alors, les porteurs prennent un coin du carré de tissus et tournent lentement tandis que résonne implacable la litanie des noms. D’abord celle des morts brodés sur les patchworks ; ensuite les spectateurs sont invités à continuer la litanie en mémoire de leurs ami-e-s. Je me souviens de ce sentiment qui prend les tripes et vous bouleverse, des larmes qui commencent à couler sur mes joues, et de n’avoir pas envie de les retenir ni même de les essuyer. Laisser aller. Le nombre de noms ajoutés dépasse largement la liste initiale et il faut pourtant qu’il s’arrête. Je ne pourrais pas continuer à tourner comme ça indéfiniment. Lorsque la cérémonie s’arrête, les tissus sont de nouveaux déposés au sol, bien à plat. Je m’éloigne. Hors de la foule qui s’avance et hors du temps. Je ne peux plus.

Je me souviens de la main qui serre la mienne, les bras croisés sous un t-shirt du sidaction. La chaîne de solidarité est importante, les bénévoles sont nombreux et au cœur du cercle ainsi formé, les lumignons dessinent un ruban rouge. Les flammes de nouveau vivotent sous la bruine mais l'atmosphère n'est pas pesante. La minute de silence est intense, ensuite, les gens rient, discutent, s'emparent d'une bougie puis repartent dans la nuit, cette petite flamme d'espoir au creux de la main. Je pensais qu'il fallait les rendre, éteindre cette action avant de rentrer et faire comme si de rien n'était mais j'apprécie de pouvoir emporter la lumière par les rues de la ville. Penser que ces lumières sont ainsi disséminées me fait sourire.

Je me souviens de ces mots, dont je fais miens : « Protège-toi ».