Tous les ans les bibliothèques américaines organisent un événement célébrant la liberté de lire et l'importance du, ô combien célèbre, premier amendement : la Banned Books Week.

Organisé la dernière semaine de septembre (oui oui, c'est cette semaine justement), la "semaine de livres interdits" souligne l'importance de l'accès libre et gratuit à l'information en mettant en avant des bannings, id est des tentatives réussies ou non de censures de livres à travers les Etats-Unis. La toute-puissante Liberté états-unienne brandit une nouvelle fois son flambeau, quand bien même le contenu des livres peut parfois être considérées comme peu orthodoxes ou impopulaires.

Le plus souvent cependant, ces banned books ne sont souvent que des challenged books. Des livres qui ont fait débat mais qui au final n'ont pas été retirés des étagères.

Imaginez combien de livres pourraient être contestés-et probablement interdits ou restreints-si les bibliothécaires, des professeurs, et des libraires à travers le pays n'avaient pas l'habitude la semaine de livres interdits tous les ans pour enseigner l'importance de nos droites de premier amendement et la puissance de la littérature, et pour appeler l'attention sur le danger qui existe quand des contraintes sont imposées à la disponibilité d'information dans une société libre.

nous rappelle l'ALA sur son site internet.

Plus précisément, le site de l'Association nous propose le classement suivant à propos des livres censurés ou près de l'être en 2008 :

The "Top Ten Most Frequently Challenged Books of 2008" reflect a range of themes, and consist of the following titles:

  • And Tango Makes Three, by Justin Richardson and Peter Parnell
    Reasons: anti-ethnic, anti-family, homosexuality, religious viewpoint, and unsuited to age group
  •  His Dark Materials trilogy, by Philip Pullman
    Reasons: political viewpoint, religious viewpoint, and violence
  • TTYL; TTFN; L8R, G8R (series), by Lauren Myracle
    Reasons: offensive language, sexually explicit, and unsuited to age group
  • Scary Stories (series), by Alvin Schwartz
    Reasons: occult/satanism, religious viewpoint, and violence  
  • Bless Me, Ultima, by Rudolfo Anaya
    Reasons: occult/satanism, offensive language, religious viewpoint, sexually explicit, and violence
  • The Perks of Being a Wallflower, by Stephen Chbosky
    Reasons: drugs, homosexuality, nudity, offensive language, sexually explicit, suicide, and unsuited to age group  
  • Gossip Girl (series), by Cecily von Ziegesar
    Reasons: offensive language, sexually explicit, and unsuited to age group
  • Uncle Bobby's Wedding, by Sarah S. Brannen
    Reasons: homosexuality and unsuited to age group  
  • The Kite Runner, by Khaled Hosseini
    Reasons: offensive language, sexually explicit, and unsuited to age group
  • Flashcards of My Life, by Charise Mericle Harper
    Reasons: sexually explicit and unsuited to age group

On trouve également quelques données chiffrées sur ces ouvrages problématiques sur une période allant de 2001 à 2008 :

Pendant huit ans, les bibliothèques américaines auraient affronté plusieurs débats :

  • 1 225 discussions dues à un contenu sexuel explicite (“sexually explicit” material)
  • 1 008 discussions dues à un niveau de langage inaproprié (“offensive language”)
  • 720 discussions dues à un contenu inadapté au public jeune (“unsuited to age group”)
  • 458 discussions dues à un contenu violent (“violence”)
  • 269 discussions dues à un contenu évoquant l'homosexualité (“homosexuality”)

Au delà, 103 documents étaient discutés pour leur contenu anti-familial (“anti-family”) et 233 autres pour leurs point de vue religieux (“religious viewpoints”).

Parmi ces livres controversés, 1 176 rejets (soit environs 31%) eurent lieu en salle de classe tandis que 24% (or 909)  furent objets de controverses en bibliothèques publiques. Moins de 75 débats se sont dans des CDI et seulement 36 dans des Bibliothèques universitaires. Enfin des cas épars ont été signalés dans des bibliothèques spécialisées, de prisons, de communautés ou d'associationsétudiantes. La majorité des controverses est le fruit de parents (51%), suivi par les usagers des bibliothèques et leurs administrateurs ( respectivement 11% et 6% des rejets).

Une semaine qui prend des accents d'autant plus insistant alors que se déroulait récemment l'élection du nouveau directeur de l 'UNESCO avec Farouk Hosni comme grand favori, accusé parallèlement d'antisémitisme et de censure avérée dans son pays en tant que ministre de la Culture (c'est finalement Irina Bokova qui a été élue).

Et en France ?

Il n'y a peut-être plus vraiment de censure même si le spectre de telles controverse traverse la scène ici et là notamment en ce qui concerne la littérature de jeunesse. Rappelons à ce sujet que cette dernière est toujours soumise à la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse (version consolidée le 14 mai 2009) qui stipule dans son article 2 que :

Les publications ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit(…) présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques

Il est par ailleurs précisé plus bas dans l'article 14 que :

Le ministre de l'intérieur est habilité à interdire :

- de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique, ou de la place faite au crime ou à la violence, à la discrimination ou à la haine raciale, à l'incitation, à l'usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants

De fait,s'il y a eut peu de réelles interdiction en ce domaine, nombres d'ouvrages ont été ainsi critiqués, notamment ceux portant d'une part sur des sujets sensibles posant la frontière de ce qui peut-être ou non effectivement abordé avec des enfants : le rapport à la mort, à la sexualité, à la drogue, au désespoir... C'est le cas de La fille du canal ou de Un pacte avec le diable écrits par Thierry Lenain ; Maboul à zéro de Jean-Paul Nozière qui parle de racisme et du front national ; Pourquoi ? de Moka qui parle de l’excision ou encore des commentaires de la pédiatre Edwige Antier qui s'indignait de voir des livres pour la jeunesse sur l'homosexualité en bibliothèque il y a cinq ans à peine etc. 

En littérature, il est bon de rappeler que même si nombre d'auteurs n'ont pas eu à subir la censure en France, ils n'en sont pas moins inquiets pour autant et ce peut être chez nous l'occasion de revenir sur ces auteurs qui paient cher la publication de leurs livres comme ce fut le cas de Roberto Saviano, auteur de Gomorra ou en son temps de Salman Rushdie.

Sur internet ?

On pourrait penser en effet qu'à l'heure d'Internet, ce genre de levée de bouclier est rendue inutile par l'omniprésence des texte et de la circulation de l'information sur les réseaux mais c'est oublier que de grands moteurs de recherche acceptent de brider leurs résultats en fonction des pays où la requête est lancée bridant l'accès à l'internet en Chine par exemple.

C'est oublier également que plusieurs problèmes sont apparus chez les grands libraires en ligne comme en septembre 2008 lorsqu'Amazon refusait de classer les livres érotiques ou en 2009 lorsqu'en avril 2009 l'entreprise mettait sur le compte d'un bug informatique la disparition dans ce même classement des livres gays et lesbiens. Apple elle-même a censuré des applications qui donnaient accès au Projet Gutenberg et donc au célèbre Kama-Sutra, voire refusait de publier un livre qui contenait le mot "Fuck".

Et récemment, comment ne pas évoquer l'effet Big Brother d'un Kindle qui vient effacer dans notre propre bibliothèque les exemplaires légalement achetés de 1984 et de la Ferme des animaux de Georges Orwell, mais aussi de Twilight de Stéphaine Meyer ? 

Pour en savoir plus :