Nous sommes aujourd'hui le 17 mai. Depuis 2005, cette date se veut la "journée internationale de lutte contre l'homophobie et la transphobie". Auparavant d'autres actions locales existaient : l'association des Flamands Roses organise à Lille une journée de lutte contre l'homophobie dès 1999, tandis qu'au Québec, une journée nationale de lutte contre l'homophobie est proposée pour la première fois le 4 juin 2003. C'est d'ailleurs suite à cette journée nationale québécoise que l'universitaire français Louis-Georges Tin propose la mise en place d'une journée au niveau internationale. Dès mai 2005 de nombreuses manifestations sont ainsi organisées dans plusieurs pays du monde, y compris des pays qui voient pour la première fois l'organisation d'événements à thématique LGBT comme le Congo, la Chine ou la Bulgarie.

La date du 17 mai proposée par Louis-Georges Tin est importante et emblématique. Elle vise en effet à rappeler et commémorer le jour où l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a retiré l’homosexualité de la liste des maladies mentales, mettant fin à plus d’un siècle d’homophobie médicale.

Je voudrais à mon tour évoquer cette journée et en profiter pour signaler cette réponse que notre service de référence en ligne a proposé, il y a plusieurs mois, à la question suivante : Je suis bibliothécaire portugais et je prépare un master sur la diversité sexuelle, notamment le groupe GLBT (gays, lesbiennes, bisexuelles et trangenders) dans les collections des bibliothèques municipales au Portugal. Je veux savoir s'il existe une censure dans la sélections des documents de ce type, quelles sont les critères de sélection des documents, s'il y a des sections concernés par les publiques GLBT, etc. Pouvez-vous me dire s'il existe des études ou articles sur ce sujet là en France ou dans d'autres pays francophones ? Merci bien.

La réponse est en ligne, mais on ne m'en voudra pas de la retranscrire dans ces pages.

N'hésitez pas à apporter des compléments en commentaires :

Réponse : Vous cherchez à connaître la représentativité des collections à thématiques LGBT (lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres) dans les bibliothèques municipales françaises.

1. Mission des bibliothèques et déontologie professionnelle

Il n'y a pas de loi sur les bibliothèques en France décrivant a priori le fonctionnement d'un établissement tel qu'il devrait être ou pas. La constitution des collections se fonde alors sur une littérature professionnelle abondante et sur quelques textes fondamentaux comme :
- le « Manifeste des bibliothèques publiques de l'IFLA/Unesco » (1994),
- le « Manifeste de l'IFLA sur la bibliothèque multiculturelle » (2006)
ou deux textes français :
- la « Charte des bibliothèques » adoptée en 1991 par le Conseil Supérieur des Bibliothèques (une instance aujourd'hui disparue) et
- le « Code de déontologie du bibliothécaire », adopté lors du conseil national de l'Association des bibliothécaires français le 23 mars 2003.

Ces textes fondamentaux affirment tous la nécessité pour les bibliothèques de proposer des collections plurielles, accessibles et de répondre aux besoins de tous.

Le Manifeste des bibliothèques publiques affirme ainsi que les bibliothèques ont notamment pour mission d'encourager le dialogue interculturel, de favoriser la diversité culturelle (point 7) et d'assurer l'accès de la population à toutes sortes d'informations communautaires (point 9).

La Charte des bibliothèques adoptée en 1991 par le Conseil Supérieur des bibliothèques stipule également dans son article 7 que :
« Les collections des bibliothèques des collectivités publiques doivent être représentatives, chacune à son niveau ou dans sa spécialité, de l'ensemble des connaissances, des courants d'opinion et des productions éditoriales. Elles doivent répondre aux intérêts de tous les membres de la collectivité à desservir et de tous les courants d'opinion, dans le respect de la Constitution et des lois. Elles doivent être régulièrement renouvelées et actualisées. »

Enfin, le code de déontologie du bibliothécaire affirme quant à lui que :
« Le bibliothécaire favorise la réflexion de chacun par la constitution de collections répondant à des critères d'objectivité, d'impartialité, de pluralité d'opinion. Dans ce sens, il s'engage dans ses fonctions à :
- Ne pratiquer aucune censure, garantir le pluralisme et l'encyclopédisme intellectuel des collections ;
-Offrir aux usagers l'ensemble des documents nécessaires à sa compréhension autonome des débats publics, de l'actualité, des grandes questions historiques et philosophiques
- Appliquer les dispositions législatives et réglementaires concernant les collections, ainsi que les décisions de la justice, sans se substituer à celle-ci, notamment celles qui interdisent la promotion de toute discrimination et de toute violence (?) »

2. Les collections LGBT au sein des bibliothèques municipales françaises

De ces documents, on peut conclure que les thématiques d'orientations sexuelles et d'identité de genre sont présentes ou doivent être abordées dans les collections des bibliothèques municipales françaises. Il ne devrait pas y avoir de censure a priori de ce type de documents, même si évidemment, ce genre de document n'est pas traité de façon identique dans tous les établissements.

De fait, le traitement des ouvrages LGBT en France est assez inégal. Il va dépendre de la taille de l'établissement, de son budget et de la politique d'acquisition adoptée. A notre connaissance, aucune étude n'a été réalisée en France pour connaître précisément la représentation ou l'importance des collections LGBT dans les bibliothèques françaises.

En France, peu de bibliothèques possèdent des sections spécifiquement dédiées aux thématiques LGBT, notamment parce que la production en ce domaine est elle-même relativement récente. Il s'agit le plus souvent de fonds d'archives privées comme c'est le cas du fonds de l'Académie Gay & Lesbienne (http://www.archiveshomo.info/).

Le Catalogue Collectif français, CCfr (http://ccfr.bnf.fr/portailccfr/servlet/LoginServlet), qui recense entre autres les fonds spécifiques des bibliothèques, évoque cependant le fonds « Lesbia » dans la bibliothèque Marguerite Durand, dédiée aux études et documents sur les femmes (http://www.paris.fr/portail/Culture/Portal.lut?page=equipment&template=equipment.template.popup&document_equipment_id=1756).

Par ailleurs, depuis 2001, un projet, mené par la mairie de Paris, est en cours : proposer un fonds dédié dans une des bibliothèques du réseau, alimenté d'archives LGBT. Mais il n'a guère avancé depuis.

Il faut néanmoins évoquer le portail thématique « Point G » : http://www.bm-lyon.fr/lepointg/. « Centre de ressources sur le Genre » de la Bibliothèque municipale de Lyon (BmL), il a pour objectif de rassembler un ensemble documentaire ciblé sur les questions d'identité de genre et d'orientation sexuelle.

3. Homosexualité et censure

Les cas de censure connus concernant les documents LGBT sont relativement rares et concernent le plus souvent des ouvrages pour la jeunesse. En effet, tout écrit « de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse », formule suffisamment vague pour pouvoir être réinterprétée contre les ouvrages à thématique LGBT est interdit par la loi française de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.

Dans les années 1985-86, puis en 1998, des campagnes contre les bibliothèques de Paris menées par Marie-Claude Monchaux et Solange Marchal, élues parisiennes, dénonçaient ainsi des écrits pour la jeunesse « délibérément conçus pour influencer leur vision de la société selon les conceptions d'une minorité douloureusement perturbée dans son mode de vie et socialement puissante », peut-on lire dans le document d'accompagnement des Relais pour la vie, qui n'hésitent pas, pour le bien-fondé de leur démonstration, à amalgamer homosexualité et pédophilie (source : Véronique Soulé dans le Bulletin des bibliothèques de France, cf. infra).

En 2005, la pédiatre Edwige Antier commente la présence, dans une bibliothèque municipale, d'un livre pour enfants présentant une famille homoparentale, «Jean a deux mamans» en des termes très durs : l'homoparentalité est, à ses yeux, un «fait marginal» qui «véhicule, dans ce sens, des antivaleurs»: «les idées marginales doivent être le choix des parents, en aucun cas celui d'une bibliothèque municipale ou d'une mairie.» La pédiatre, par ailleurs conseillère municipale de la ville de Paris, s'inquiète notamment des conséquences de la lecture de tels livres sur le développement des enfants.

Ceci dit, ces campagnes n'ont pas eu de réelles répercussions sur les collections des bibliothèques, les associations professionnelles ayant réagi pour soutenir la diversité et la pluralité des collections. Il n'en a pas été de même pour une censure émanant de la tutelle elle-même, comme ce fut le cas lorsque des municipalités ont été remportées, en France, par le parti d'extrême-droite Front National (municipalités d'Orange, Marignane, Toulon, Vitrolles) où des cas de censure ont été déclarés même si ils ne portaient pas spécifiquement sur les collections LGBT.

4. Bibliographie

A. Textes fondamentaux :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. Loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse [en ligne], JORF du 19 juillet 1949. Disponible sur LégiFrance : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000878175&fastPos=1&fastReqId=558215806&categorieLien=cid&oldAction=rechTexte (Consulté le 07 décembre 2009)

IFLA/Unesco. Manifeste des bibliothèques publiques de l'IFLA/Unesco [en ligne]. Paris : Unesco, 1994. Disponible sur : http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/notice-40695 (Consulté le 07 décembre 2009)

IFLA. Manifeste de l'IFLA sur la bibliothèque multiculturelle [en ligne]. La Haye : IFLA, 2006. Disponible sur : http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/notice-40693 (Consulté le 07 décembre 2009)

CONSEIL SUPÉRIEUR DES BIBLIOTHÈQUES. Charte des bibliothèques [en ligne]. Paris : Conseil supérieur des bibliothèques, 1991. Disponible sur : http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/notice-1974 (Consulté le 07 décembre 2009)

ASSOCIATION DES BIBLIOTHÉCAIRES FRANÇAIS. Code de déontologie du bibliothécaire [en ligne]. Paris : ABF, 2003. Disponible sur : http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/notice-1989 (Consulté le 07 décembre 2009)

B. La censure en bibliothèque

SOULÉ Véronique. « Censures et autocensures » [en ligne], Bulletin des Bibliothèques de France, n° 3, p. 44-48, 1999. Disponible sur : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1999-03-0044-005 (Consulté le 07 décembre 2009)

CANAZZI Catherine. « Orange, la bibliothèque pervertie » [en ligne], Bulletin des Bibliothèques de France, n° 4, p. 8-9, 1997. Disponible sur : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1997-04-0008-001 (Consulté le 07 décembre 2009)

C. Les collections LGBT dans les Bibliothèques

REVENIN Régis. «Les études et recherches lesbiennes et gays en France (1970-2006)» [en ligne], in Genre & Histoire, n°1, 2007. Disponible sur : http://genrehistoire.revues.org/index219.html (Consulté le 07 décembre 2009)

TOMOLILLO Sylvie, AROT Dominique. «De la part maudite à la Part-Dieu. Le centre de ressources sur le genre à la BM de Lyon». in Bibliothèque(s), no. 41-42, pp. 46-49, 2008. ISSN 1632-9201 (Consulté le 07 décembre 2009)
Numéro entier consacré à la Censure en bibliothèque

MIGNEAULT Benoit. « Les collections gaies et lesbiennes dans les bibliothèques publiques : miroir de la société québécoise ? » in Documentation et bibliothèques, vol. 49, no. 1, pp. 31-39, 2003. ISSN 0315-2340
L'article fait le point sur les collections LGBT dans les bibliothèques québécoises, posant la question de la mise en place d'une section spécifiquement dédiée à ce public particulier.