Vous avez déjà entendu parler de Pinterest. Ce réseau social qui épingle sur un mur virtuel des images, photos et autres liens participe pleinement de l'émergence de ce qu'on appelle le Visual Web au même titre que d'autres outils de partage de photos comme Snapchat, Instagram, voire dans une certaine mesure Tumblr.

L'an dernier, des études américaines révélaient que s'il y avait plus d'usagers sur les réseaux sociaux généralistes (Facebook, Google+, Twitter), ces derniers restaient plus longtemps en moyenne sur Pinterest que sur les autres et récemment, le Journal du Net annoçait que Pinterest était sur le point de doubler Facebook en revenu par visite apportée. Selon Shareaholic, le réseau aurait bénéficié d'une augmentation de trafic de 4% sur la deuxième moitié de 2013 et Pew Research précise même que 21% des adultes américains fréquentait ce réseaux contre seulement 18% pour Twitter.

Comme l'explique Arnaud Mercier dans son étude "Pinterest pour s’insérer dans l’écosystème du partage social et du flux d’informations", 

Maintenant que de nombreux outils de partage social sont accessibles (mais d’autres vont être créés à coup sûr) et que leur usage s’est largement imposé, on commence à entrer dans l’ère non de l’appropriation d’un réseau plutôt qu’un autre, mais bien dans une problématique de recherche des points d’équilibre et de complémentarité. Quel modèle mixte pour nos usages des réseaux sociaux, que l’on soit particulier, média d’information, institution publique, entreprise ou marque ? Le succès foudroyant qu’a connu Pinterest en Amérique du Nord depuis l’été 2011 prouve qu’il vient combler un vide, d’une façon ou d’une autre, et cela tourne forcément autour du visuel, de l’image.

Et cela ne touche pas que les anglo-saxons : l'entreprise a même créé un compte twitter dédié au public français.

Si on revient sur les principaux usages faits de la plateforme, en plus d'un outils de valorisation d'une marque (avec tout ce qui va autour comme la gestion de l'image de la marque, la mise en œuvre d'e-commerce ou les relations avec les clients), on remarque qu'il s'agit surtout pour les internautes de partager des centres d'intérêts, de rêver en partageant des paysages ou lieux de voyages, voire de partager une humeur, un message à travers la publication d'images humoristiques ou de citations. Plus rarement, on observe des tableaux de tutoriels ou de savoirs-faire. (cf.)

Alors, comment les bibliothèques peuvent-elles s'emparer de cet outil ? 

En parcourant les billets recensant les établissements sur Pinterest, et d'autres sur l'usage institutionnel du réseau, il me semble qu'on peut lister les principaux usages suivants :

1) Créer des tableaux de recommandations

A Montréal, la section jeunesse de la bibliothèque Réginald Dawson propose, parmi ses multiples collections, une série de conseils de lecture présentant des ouvrages, surtout une fois qu'on a dévoré une saga (que lire après..?). Dans le même ordre d'idée, la bibliothèque de Gif sur Yvette proposait ainsi une collection de BD intitulée "le choix du bibliothécaire". 

C'est surtout l'occasion pour les établissements de mettre en valeur des ouvrages et de valoriser parcours et bibliographies, disco et autres filmographies visuelles autour d'un thème, d'un genre, d'un auteur, d'un prix littéraire, d'une tranche d'âge

Il ne s'agit pas alors de proposer des titres seuls. Il est possible de les contextualiser, de les enrichir et de les commenter. En effet, les titres épinglés peuvent être accompagnés d'informations, de descriptions, de la côte du document afin de ne pas laisser l'image seule, sans médiation. C'est le cas par exemple à la bibliothèque d'HEC. A minima, comme au SCD de Brest, on peut renvoyer vers la notice dans le catalogue.  

2. Rendre visible les collections numériques

Il s'agit ici de profiter de ces affichages pour redonner un espace à des collections numériques qui n'en ont pas, par définition.

De facto, toute ressource numérique se voit concernée, qu'il s'agisse d'applications jeunesse à la bibliothèque de Mont-Royal au Québec ou musicales comme à Dôle. Aux Ulis, c'est une sélection de jeux flash qui se voit ainsi proposée au sein d'un même tableau tandis que la bibliothèque publique de Fullerton (EU) expose tout ce que les usagers peuvent faire à la bibliothèque dans un tableau sobrement appelé "Library resources" et qui liste la consultation de livres électroniques, l'apprentissage d'une langue en ligne aux côtés du renouvellement de passeport ou de la recherche d'informations concernant les entreprises locales.

Pour revenir aux livres électroniques, des établissements se servent de leur compte pour mettre en avant les couvertures des titres qu'ils proposent au format électronique, comme à la bibliothèque de l'Insa de Toulouse. Les Ulis proposent également une collection livres électroniques jeunesse qui parlent plutôt d'applications littéraires. 

3. Présenter l'établissement et ses agents

On vient de voir qu'on pouvait présenter les ressources de la bibliothèque. Au-delà, il s'agit également de s'attarder sur l'institution elle-même. Ainsi, à Pantin, comme à Cergy, on retrouve des tableaux censés présenter les bibliothèques du réseau. La bibliothèque des Sciences de l'Antiquité de l'Université de Lille3, très active sur les réseaux sociaux, évoque également l'Université dans laquelle elle s'inscrit (hier, aujourd'hui et demain) tandis qu'un autre tableau liste, quant à lui, les avatars numériques de l'établissement à savoir ses comptes wordpress, scoop it, delicious, zotero, twitter ou le site internet de la BSA. 

L'occasion également de présenter les équipes qui travaillent derrière les banques de prêts ou en back-office, d'évoquer le travail réalisé et d'affirmer le dynamisme de l'institution comme à Fullerton. Une idée reprise par la revue espagnole, El profesional de la informacion, qui évoque les activités de ses membres dans un tableau ou encore par l'American library association qui regroupe l'ensemble de ses présidences sous une même collection (hey, il y avait Melvil Dewey en 1890 puis en 1892 !). Il est intéressant incidemment de noter que les présidents hommes ont dominé l'association jusqu'à la guerre grosso modo, puis que les femmes ont progressivement pris le dessus jusqu'à devenir majoritaires à partir des années 1980. 

4. Valoriser des collections patrimoniales

On a déjà parlé des bibliothèques qui épinglaient certaines collections de photographies patrimoniales sur Pinterest. C'est le cas également des bibliothèques de Toronto qui valorisent les collections patrimoniales à travers des collections autour de l'histoire du bâtiment par exemple. La BSA encore propose des images patrimoniales. Toronto va jusqu'à vendre des cartes postales issues de ses collections afin de renforcer ses ressources propres.

Dans le même ordre d'idée, je ne voudrais pas passer à côté de la collection "Bibliothèques numériques" publié par l'American library association sur son tableau de bord. Chaque semaine, depuis 2007, une bibliothèque numérique, ou plus précisément une collection numérique, est ainsi ajoutée à la liste valorisant ainsi dans un même mouvement les fonds et le travail de médiation des collègues. 

On pourrait aller plus loin en évoquant l'extraordinaire travail de Gallica autour de cet outil comme autour d'autres réseaux sociaux. Cette équipe est vraiment impressionnante d'idées et de dynamisme et il convient de les féliciter chaleureusement. 

Gallica, donc, propose donc plusieurs collections thématiques valorisant l'ensemble de ses fonds patrimoniaux et rassemblant des documents jeunesse, des maquettes, des collections autour d'un auteur, d'un thème, mais ne s'arrête pas là. Elle va plus loin encore dans la médiation en essayant de dépasser le simple signalement et de proposer une mise en scène plus ou moins décalée : il s'agit alors de comparer les photos en un avant/après ou d'adopter un ton résolument humoristique en comparant des portraits de célébrités avec d'autres de son fonds de photographies. Ces sosies apportent ainsi une touche rafraichissante et suffisamment surprenante pour attirer les usagers dans la découverte des fonds. 

5. Les services

Les collègues n'utilisent pas uniquement cette plateforme pour mettre en valeur leurs fonds. Il peut s'agir également d'annoncer des événements (des animations à Bagnolet), d'accompagner des animations (comme un blind test à Dôle) ou de valoriser des services. Dans cette dernière optique, par exemple, l'ALA publie les réponses apportées aux questions posées via le service Ask the ALA.

Plus habituel, l'accompagnement d'événements physiques. Pantin renvoie vers des bibliographies proposées à l'occasion de leurs cafés philo. La bibliothèque de Darien (EU) valorise le travail des auteurs qu'elle reçoit en rencontres avec les usagers.  Dans les bibliothèques d'Athis-Mons, il s'agit d'accompagner une expo photos et de mettre en avant les lauréats. À Toronto, on détourne la fonction voyage  pour vous aider à préparer votre prochain séjour à Paris ou à New-York.

A ma grande surprise, finalement, peu d'usages pédagogiques. Il me semblait en effet qu'il pouvait y avoir là un moyen pratique et rapide de présenter des guides, des vidéos de tutoriels, de conférences ou des images. Certaines bibliothèques américaines cependant en proposent comme la FSU Law Library qui propose un tableau "guides de recherches" ou la bibliothèque publique de Fullerton qui rassemble des tutoriels, des "How to", dans un même espace.

6. Impliquer les usagers

Comme tout réseau social, il s'agit là de partage. Et qui dit partage, dit possibilité d'aimer une photo, de la commenter, de la republier sur son propre tableau de bord ou via un autre réseau social.

Si l'on considère les collections présentées, on retrouve ainsi une façon de mettre en avant ses lecteurs via une collection spécifique (gente leyendo el EPI). La bibliothèque de l'INSA Toulouse dans le même ordre d'idée publie une collection signalant "le choix des enseignants" et s'adresse directement à ses usagers à travers un compte-rendu d'une enquête de satisfaction menée en interne. 

Il peut s'agir simplement de valoriser les lectures des usagers, par le biais d'une collections éponyme "what are you reading" à Toronto ou en mettant en valeur les échanges d'un cercle de lecteurs aux Ulis ou à Pantin. Et pour les fans d'une série, proposer des panneaux entièrement dédiés à cette série (ex : Hunger Games). 

Enfin, proposer aux auteurs en auto-édition de valoriser leurs écrits via un panneau réservé à cet effet comme à la bibliothèque de Mont-Royal.

Toronto va plus loin encore puisqu'il se propose d'organiser un concours de photos ensuite publiées dans une collection propre : il s'agissait d'emmener une image avec soi en vacances puis de prendre une photo d'elle sur le lieu de villégiature.  Des collections où les usagers sont acteurs ont ainsi toutes les chances de favoriser l'appropriation de l'outil par les publics. 

C'est enfin, proposer des collections d'images qui ne concernent plus la bibliothèques mais directement le lecteur : les sorties cinémas aux Ulis, les instruments de musique à la bibliothèque musicale Arlette Sweetman,un fact-checking autour d'élections à la BU de Murray aux États-Unis.

7. Des collections à usage professionnel

Je terminerai par des usages strictement professionnels. Comme toute plateforme de valorisation, il serait dommage de ne pas profiter de Pinterest pour agréger une veille professionnelle spécifique, surtout si vous travaillez dans des domaines visuels comme la communication ou l'aménagement des espaces par exemple (library design).

Au-delà, et d'une manière un peu décalée, les tableaux abondent qui abordent la représentation du bibliothécaire à travers la production de goodies nous signale le BDP de Pierres Vives, des questions autour de la littéracie et de la formation des usagers ou simplement les images au cinéma ou dans la culture pop.


Pour finir, n'hésitez pas à consulter ce tableau sur l'usage de Pinterest en bibliothèque proposé par la bibliothèque de l'Université de Murray (avec le complet diaporama de Joe Murphy, ou encore ce poster de l'ACRL).

Quelques bibliothèques sur Pinterest

En lecture publique :

Dans l'enseignement supérieur :

bibliothèques spécialisées : 

à l'étranger :

Canada

États-Unis

Angleterre

Amérique latine

  • Pour les bibliothèques latino-américaines, le chercheur Nicolas Tripaldi a publié un rapport sur la plateforme ePrints :  BIBLIOTECAS DE IBEROAMERICA EN PINTEREST (pdf) où il analyse le ou les comptes de 394 établissements (304 espagnols, 18 brésiliens, 17 portugais, 15 argentins, 13 mexicains, 6 colombiens, 5 chiliens, 4 portoricains, 3 urugayens, 3 vénézuéliens, 2 péruviens, 2 dominicains, 1 salvadorien et 1 hondurien)