En décembre dernier, à l'occasion d'une journée d'étude sur "sexe, genre et bibliothèque", Christophe Pavlidès soulignait de manière un peu humoristique l'absence de littérature professionnelle autour de la drague. Certes, dans un article du BBF, "le règlement dans les marges", il est rapidement fait mention à la chose mais finalement on trouve peu de travaux sur le sujet, hors la simple mention communément admise de la bibliothèque comme espace neutre, comme espace de rencontre, et donc comme espace de drague :

Qu’il fasse chaud ou pas, que vous soyez venu dans la ferme intention de réviser ou pas, la bibliothèque c’est le lieu de la drague soft par excellence. Personne n’ose se l’avouer franchement mais c’est un terrain de jeu extra : la révision est un prétexte béton pour observer et éventuellement… battre en retraite.

En 2003, à la réouverture de la bibliothèque d'étude et du patrimoine du Périgord (Toulouse), la Dépêche du Midi publiait même un article sobrement intitulé "Le retour de la drague à la BM" :

La BM vient de rouvrir complètement rénovée, mais les bonnes vieilles habitudes n'ont pas changé. Ce temple de la lecture et de la culture qui est pour les étudiants un formidable outil de travail est aussi un fabuleux endroit de rencontres. Et l'occasion de mélanger les disciplines. Les étudiantes en fac de droit peuvent chasser les étudiants en médecine, les premières années reluquer les doctorants....

et de terminer l'article, sentencieusement, "le plus dur à la BM, c'est de rester concentré". Ben voyons.

Remarquez le phénomène n'est ni nouveau, ni en perte de vitesse comme le montre le phénomène des spotted ("repéré" en français). Sur ces pages Facebook, les usagers peuvent déclarer leur flamme à un inconnu croisé brièvement en espérant être contacté à la manière d'un courrier du cœur ou d'une petite annonce amoureuse. L'anonymat peut être respecté en envoyant le message par mail à un administrateur qui se chargera de la publication. Un anonymat parfois problématique lorsque la publication dérive en insultes gratuites et autres messages à caractères injurieux.

Plusieurs bibliothèques font donc déjà l'objet de Spotted. C'est le cas bien sûr d'institutions comme la BnF ou la BPI, de bibliothèques municipales (Bordeaux, Toulouse, Périgord) ou de bibliothèques universitaires (Lyon1,Sainte-Barbe) même si, pour ces dernières, les pages concernent souvent les universités dans leur ensemble plutôt qu'une BU en particulier (Lyon3, Strasbourg, Nanterre Paris 10). Même les normaliens s'y sont mis !

Lieu de drague, donc, sans grande surprise puisque lieu de rencontres, id est lieu où on peut croiser des personnes hors de son milieu habituel. Mais lieu d'ébats également. 

D'abord parler de sexe à la bibliothèque ne se fait pas sans mal. Les animations autour du sujet, comme la "nuit des fantasmes" prévue demain soir à la bibliothèque de Ath (Belgique), ou le festival "Bibliothèques à la Une : sexe, conférences et vidéos" (programme et sélections de ressources en pdf) de la médiathèque départementale du Haut Rhin se font rares lorsqu'elles ne rencontrent pas une frilosité certaine de la part du politique à l'instar de cette exposition d’œuvres érotiques censurée par le conseil général de la Somme au printemps 2010. (On se souvient néanmoins de "L'enfer de la bibliothèque : Eros au secret" à la Bibliothèque nationale de France.)

La bibliothèque centrale de Los Angeles se voit, quant à elle, confrontée à une recrudescence des ébats ou des exhibitions dans les locaux. Rien qu'en 2013, la police a dû faire pas moins d'une quinzaine de descentes dont neuf ont abouti à des arrestations, souvent pour des cas de masturbations dans les toilettes comme l'évoquait récemment Sarah Houghton (même si, vérification faite auprès des services de l'Université de St Andrews, l'affiche montrée dans la vidéo s'est révélée fausse).

Fin 2012, aux États-Unis toujours, c'est l'article de Nadia Cho qui a soulevé une vague de protestation. Cette étudiante dans la prestigieuse université de Berkeley, auteure d'une chronique sur le sexe dans le journal du campus, publiait alors un guide détaillé sur la façon dont il fallait s'y prendre pour avoir des relations sexuelles à la BU ou dans les salles de cours (aller à la bibliothèque quand il n'y a pas beaucoup de monde, choisir une section peu fréquentée comme les archives royales anglaises ou la religion, bouger quelques meubles pour être sûr de n'être pas vu, préférer le sexe debout, voire dégager les rayons bas pour y poser les pieds et faciliter la pénétration). Sans surprise, plusieurs journaux ont aussitôt repris l'histoire... pour la blâmer officiellement (UK’s Daily Mail, The New York Daily News, ou encore un titre à Singapour).

Les personnels universitaires ont bien sûr rapidement condamné l'expérience et, dans les commentaires (d'après le journal Jezebel parce que je n'ai pas retrouvé le commentaire en question, il a dû être effacé depuis), ce sont les bibliothécaires qui implorent les étudiants de garder leur pantalon autour de la taille :

Please don't fuck in the library. I work here. My staff works here. I told my staff I'd do what I can to make sure theirs is a safe and happy workplace. Now, in addition to pedophiles, thieves, and people with poor bowel function, I've got kids using shitty liberal arts justifications to fuck in the library.

I don't want to rain on your liberating parade or interfere with your bucket list, but you don't have to deal with the complaints. I know you would like your sex life to be more exciting, but do you know what is also exciting? Getting to work and thinking, "there won't be people fucking in the library today" Now that is liberating.

Incidentally, thank you for advising people not to ejaculate in the library. After cleaning up garbage, graffiti, shit that is apparently dropped from 10 feet above the toilet, and a variety of bodily fluids, I hesitate to ask cleaning staff to add ejaculate to that list.

Sûr que ce n'est pas très hygiénique.

Ceci étant, ce n'est guère une nouveauté non plus. Dans un autre article, ce même journal Jezebel liste d'autres fantasmes estudiantins liés à la bibliothèque, venant des universités de Harvard, Columbia, Temple ou Miami. Précisons au passage que la bibliothèque Butler de Columbia vient justement d'être le décor de tournage d'un court-métrage vidéo dénonçant la "fétichisation des femmes". Je dévie légèrement du sujet, mais c'est l'occasion de souligner combien l’espace universitaire américain peut se voir questionné par des manifestations sexuelles et/ou queer. A contrario, il apparaît plus difficile de trouver des données francophones, alors si vous connaissez des études ou des articles sur le sujet...

En tout cas, ça travaille les étudiants et ils n'hésitent pas à utiliser le service questions-réponses de la bibliothèque-même pour en savoir plus ! 

Non que les professionnels n'en profitent pas d'ailleurs.

D'après une étude menée en 1992 et publiée en 2010 par Will Manley, un bibliothécaire aujourd'hui à la retraite, auprès de 5.000 professionnels américains, près de 20% des bibliothécaires (ici en français) auraient eu des rapports sexuels entre les rayonnages. Un sur cinq ! (moins drôle, 78% des bibliothécaires répondantes se sont senties un jour agressées sexuellement par un usager).

En revanche, si vous surprenez votre directrice en pleins ébats avec le technicien de maintenance sur la moquette de la section jeunesse (quelle idée franchement !), évitez de vous plaindre : une collègue de la bibliothèque d'Estanza (EU) en a fait l'amère expérience cet hiver et fut renvoyée, d'après elle à ce sujet, peu après avoir alerté la mairie.