Voilà une semaine que, derrière l'excuse de discussions autour du genre, plusieurs mouvements politiques et para-politiques se sont subitement rappelés qu'il existaient des bibliothèques. Je reste vague, mais il est ici hors de question de faire de la publicité à ces sites ou d'augmenter leur trafic internet. En soi, c'eut pu être une bonne chose s'il ne s'était agi de dénoncer la présence d'ouvrages dans les fonds des établissements dont les titres proviennent d'une bibliographie sur la "Littérature de jeunesse pour l’égalité [femme-homme] : Ouvrages pour le premier degré" proposée par le SNUipp-FSU 79.

Ce n'est guère une surprise. Régulièrement, les bibliothèques sont la cible de ce genre d'attaque, de mouvements d'opinions qui demandent la suppression d'ouvrages dans les bibliothèques, notamment et surtout pour la jeunesse, dans un ensemble apparemment parfaitement rodé : articles de presse, campagnes d’associations familiales catholiques traditionalistes, fausses indignations politiques... Rapide historique :

  • 1985 :  Marie-Claude Monchaux dénonce dans le pamphlet "Écrits pour nuire" un prétendu complot des éditeurs et bibliothécaires pour corrompre l'innocente jeunesse. Cela aboutit à la création d'une commission de contrôle des bibliothèques à la mairie de Paris (pour deux ans) sous la houlette de l'élue RPR Solange Marchal.
  • 1995 : le FN est élu à Orange, Marignane, Toulon. Dans les deux premières villes, sanctions sur les livres et la presse, refus d’achat de certains titres et acquisitions d'autres titres de presse notamment obligatoires). Les bibliothécaires qui essaient de résister pour défendre le pluralisme et le respect de l’éthique républicaine sont soumis à "des humiliations publiques, à des menaces physiques, à des pressions psychologiques [voire] peuvent se retrouver déplacés ou démis de leurs fonctions" (cas de bibliothécaires déplacés aux pompes funèbres municipales à Orange par exemple. (source ; témoignage de la directrice à l'époque de la BM d'Orange)
  • 1997 : le FN est élu à Vitrolles. D'abord la municipalité n'ose rien faire sinon gagner du temps en ne signant pas les bons de commandes. Puis elle prétend mettre en place un "comité de lecture pour plus de démocratie" (sic) chargé de contrôler les acquisitions. Réactions des associations locales, professionnelles. La DAC démissionne (est poussée à ?).
  • 1998 : article de Solange Marchal dans Santé Magazine, « Des livres qui font mal », et  multiples actions de l’ "Association pour les droits de la vie" et ses "Relais pour la vie", association familiale catholique intégriste présidée par Christine Boutin (qui n'hésitait pas d'ailleurs à amalgamer homosexualité et pédophilie). Les adhérents sont invités à envoyer aux responsables – d’écoles, de bibliothèques, de villes, etc. – des lettres individuelles et circonstanciées, dont le modèle et le contenu sont fournis, dénonçant certains livres, essentiellement ceux publiés par L’École des loisirs. Une fois de plus, il s'agit de démontrer que la littérature de jeunesse abrite un vaste complot organisé pour pervertir et démoraliser la jeunesse d’aujourd’hui.
  • 2005 :  la pédiatre Edwige Antier, par ailleurs conseillère municipale de la ville de Paris, s'inquiète des conséquences de la lecture de certains livres sur le développement des enfants, à propos notamment de l'album jeunesse «Jean a deux mamans» comme véhiculant "des antivaleurs" (j'en parlais déjà à l'époque).
  • 2013 : Les anti-égalités menés par le Printemps français et Béatrice Bourges profitent probablement de l'imminence des élections municipales pour faire pression sur les maires et les inciter à retirer des ouvrages promouvant la soit-disant "théorie du genre". Des bibliothèques (Rennes, Neuilly, Versailles...) reçoivent des messages agressifs. La ministre de la Culture, Aurélie Filipetti, publie un communiqué dans lequel elle condamne ces allégations et affirme son soutien aux bibliothécaires.

À chaque fois, les professionnels se sont dressés contre ces mouvements. C'est encore le cas aujourd'hui pour les auteurs et illustrateurs pour la jeunesse, ou pour l'Association des bibliothécaires de France qui vient de publier un communiqué condamnant la pression exercée sur les bibliothèques publiques. Il ne s'agit alors pas tant de réagir aux agressions subies par certains établissements -même si c'est bien sûr aussi le cas- que de se placer en amont et de réaffirmer les valeurs démocratiques qui sous-tendent le travail de professionnels où la constitution de collections répondant à des critères d’objectivité, d’impartialité, de pluralité d’opinion, l'absence de censure aucune, a pour objectif d'offrir aux usagers l’ensemble des éléments nécessaires à sa compréhension autonome des débats publics et de l’actualité. J'insiste sur le terme de professionnels des bibliothèques puisque les nécessaires choix opérés le sont dans les établissements en fonction d'une politique et donc d'une charte documentaire élaborée intellectuellement, construite scientifiquement et validée. 

La commission Légothèque de l'AbF, à laquelle j'appartiens, l'affirme encore quand elle écrit dans son à-propos :

Si le monde est un « espace en crise », pour reprendre l’expression de Michèle Petit , non pas uniquement d’un point de vue économique mais également en fonction de l’accélération des transformations sociales, l’accroissement des disparités et des inégalités culturelles et sociales, il nous semble que la bibliothèque se doit de lui opposer un espace d’opportunités, favorisant la rencontre de l’autre en soi et facilitant la construction ou la reconstruction de l’individu.

(...) Accompagner l’expression des minorités doit permettre également de lutter contre les stéréotypes en favorisant des rencontres et, sinon créer des prises de consciences, du moins faciliter la prise en compte de la différence. L’enjeu devient de mettre en exergue les minorités afin de créer la surprise, de proposer tours et détours aux rencontres inattendues et d’encourager le dialogue.

Mais le communiqué de l'AbF ne s'arrête pas là. Il souligne également l'implication des politiques dont certains projets en faveur d'une même diversité sur leur territoires, du moins à l'écoute, rejoint les préoccupations des professionnels et l'action d'usagers et des publics qui participent également de la construction de cette offre pluraliste en faveur de l'égalité.

Notons à ce sujet que l'ouvrage "Tous à poil" maladroitement vilipendé par M. Copé ces derniers jours, proviendrait d'une bibliographie initialement proposée par une association ardéchoise par puis reprise nationalement, mais surtout "unique en son genre par sa méthodologie, puisqu'elle a été établie par les familles qui ont plébiscité leurs titres préférés, en ont défini l'organisation par chapitres (identité ; des mamans et des papas ; la claque aux clichés…) et en ont rédigé les notices" (source).

Si maintenant les familles elles-mêmes suggèrent des titres pour l'égalité entre les femmes et les hommes alors...