En décembre dernier, Sarah Houghton écrivait un billet sur les campagnes de promotion de l'ALA I Love Libraries. L'idée de l'association américaine est simple : stimuler l'intérêt en poussant les usagers à montrer leur amour pour leur bibliothèque. L'ALA, et le New York Times ont même créé un prix récompensant des professionnels proposés et plébiscités par leurs usagers. À la clef : 5.000$, une plaque à leur nom et un bon d'une valeur de 500$ pour venir assister à la cérémonie de remise du prix, à New York. Ça fait peut-être cabinet de psychiatre, mais ça doit être impressionnant quand même sur les murs d'un bureau.

Assez d'auto-congratulations, répond Sarah Houghton.

L'important n'est pas de savoir combien nos usagers nous aiment. Nous savons qu'ils nous apprécient, depuis le timide "merci" après une réponse au bureau de renseignement aux donations de la part d'usagers fortunés (aux États-Unis, les ressources propres sont très importantes pour le fonctionnement d'un établissement). Quel intérêt alors de le marteler et de dépenser autant d'énergie pour faire en sorte que les gens nous aiment ? Cette posture défensive ne nous sert pas du tout, assène-t-elle. Cela ne prouve en rien notre valeur, mais ressemble plutôt à un adolescent geignard qui essaie de se convaincre lui-même qu'il est cool en répétant aux autres enfants cool : "Hey, Je suis cool, non mais pour de vrai"

David Lankes prenait la même direction lorsqu'il énonçait, en août 2012, qu'il fallait cesser de se battre pour sauver les bibliothèques.  Il voulait dire par là qu'il était grand temps d'arrêter de se plaindre, de se montrer blessé et faible ; assez de ce modèle défaitiste. Embrassons plutôt les aspirations de nos publics, des territoires et des communautés desservis, pour leur montrer comment nous pouvons les aider à se développer et grandir. Ils nous soutiendront alors, non par obligation ou par pitié mais parce qu'ils reconnaîtront notre valeur et notre intérêt.

Sarah continue. Pour elle, il ne s'agit pas tant de chercher désespéramment à se faire aimer, que de simplement servir la population du territoire que nous desservons. C'est notre boulot, et nous croyons pour la plupart profondément en ce que nous faisons. Nous croyons dans le rôle éducatif des bibliothèques, dans son rôle social, dans son rôle économique (si, si !) et culturel. Nous savons que nous aidons à former des citoyens et c'est aussi pour ça que nous nous battons contre la censure. Nous savons que nous aidons à rendre la société meilleure en recherchant et favorisant des modalités de circulations et d'appropriation de l'information accessibles à tous, en veillant à la libre circulation des savoirs. Nous y croyons et nous nous battons pour cela.

À dire vrai, nous sommes probablement celles et ceux qui apprécions le plus nos bibliothèques. Et qu'aimons-nous encore plus que ces dernières ? Les gens. Les usagers. La population et les communautés que nous desservons. Car c'est à eux que nous nous adressons. Pour eux que nous faisons tout cela. Et c'est là le point essentiel : remplacer le "J'aime ma bibliothèque" par "la bibliothèque vous aime". Une espèce de révolution copernicienne qui remet une fois de plus l'usager au cœur du système.

C'est là aussi que réside le futur de nos établissements. Pas dans un bâtiment, ni une collection qui ne sont que des outils, pas dans la mise en place d'un service qui n'est qu'une réponse adaptée à un besoin, encore moins -même si elle fait du bien et devient parfois nécessaire- dans la reconnaissance par les usagers de notre travail.

L'avenir des bibliothèques réside dans la réalisation des communautés que nous desservons.