En 1986, Constance A. Mellon, formalisait le concept d’angoisse de la bibliothèque.

Cette angoisse toucherait un nombre relativement important d’usagers à des degrés plus ou moins marqués et désignerait une peur à la fois de la bibliothèque comme espace (dans son taille, dans son aménagement, dans son organisation et le classement des documents) souvent alors considéré comme confus, et à la fois de la bibliothèque comme moyen pour trouver des ressources (services, ressources, formations…). Une barrière psychologique forte empêchant les étudiants d’utiliser de manière efficace la bibliothèque, sur place et à distance.


The Anxiety of Searching for a Book, UCLA

1. Théorie de l’angoisse de la bibliothèque

Dans son article fondateur (du moins qui formalise le concept puisque de précédentes études montraient déjà une certaine appréhension des publics),Library Anxiety: A Grounded Theory and Its Development, paru dans College and Research Libraries en mars 1986, Constance A. Mellon décrit un travail mené sur deux ans portant sur les sentiments des étudiants au moment de faire des recherches à la bibliothèque. Les résultats sont sans appel : 75% à 85% des étudiants évoquent un sentiment de peur quant il s'agit d’utiliser pour la première fois la bibliothèque et de manière plus récurrente au moment de recherches. Une analyse d’écrits personnels des étudiants lui permet ainsi d’identifier des thèmes récurrents de peur, confusion, sentiment d’être dépassé, perdu, sans aucune ressource, toujours en cet instant fatifique de conduire leurs recherches d’information. C’est en liant ces sentiments à l’anxiété des Maths ou celle liée aux examens qu’elle forge cette notion « angoisse de la bibliothèque ». 

Cette angoisse peut se traduire de plusieurs façons :

  • Peur du lieu bibliothèque, souvent décrit par sa taille impressionnante;
  • Ne pas savoir où trouver de l’information, ni comment elle est organisée ;
  • Manque de confiance en soi sur la façon de conduire des recherches ;
  • peur du bibliothécaire lui-même avec un refus de demande d’aide ;
  • Impression d’être le seul à ne pas comprendre comment fonctionne la bibliothèque ;
  • Sentiment de paralysie au moment de commencer des recherches d’information.

De là, les étudiants paraissent moins concentrés sur leurs travaux et ne parviennent pas à faire des recherches correctement. Mellon précise : « Students become so anxious about having to gather information in a library for their research papers that they are unable to approach the problem logically or effectively ». Cela peut aller, selon les recherches de nos collègues américains dans le domaine, jusqu’à l’échec pour l’obtention de son diplôme (Onwuegbuzie et Jiao, 1998).

Sans aller jusque-là, d’autres chercheurs depuis ont démontré la permanence de ce sentiment négatif vis-à-vis de la bibliothèque (Bostick, 1993), tandis que Jiao, Onwuegbuzie,et Lichtenstein étoffaient le concept en expliquant que ces sentiments pouvaient avoir des conséquences cognitives, affectives, physiologiques et comportementales interférant directement avec l’accomplissement de tâches informationnelles (Jiao,Onwuegbuzie,and Lichtenstein,1996).

Cette angoisse est considérée comme étant un phénomène unique, spécifique à l'environnement bibliothèque et non lié à l'anxiété générale liée aux études supérieures et de premier cycle. Bien qu'il ait été suggéré que certaines de ses dimensions, comme demander de l'aide, peut être liée à des traits de personnalité indépendants de la bibliothèque, aucune preuve empirique n’a encore été fournie pour étayer cette proposition.

2. Une échelle de mesure

En 1992, Sharon Bostick propose une échelle de mesure pour détecter et évaluer l’angoisse potentielle causée par la bibliothèque sur les étudiants. Cette échelle identifie plusieurs domaines porteurs d’angoisse :

  • Les relations avec les professionnels [Barriers with staff]: Les personnels sont perçus comme intimidants, inaccessibles et de toute façon trop occupés ou ayant d’autres tâches plus importante à faire que d’aider les usagers ;
  • Les compétences informationnelles perçues [Affectives barriers]: l’étudiant se sent incapable de faire des recherches et d’utiliser la bibliothèque comme lieu de ressources, sentiment renforcé par l’idée qu’il est seul à être perdu et confus ;
  • L’espace physique [Comfort with the library]:  un sentiment de confort, de sécurité, de bon accueil offert par la bibliothèque, lié aussi à l’agencement et les mobiliers favorisent ou non l’accueil des étudiants ;
  • L’organisation interne [Knowledge of the library] : l’étudiant ne comprends pas comment est organisée la bibliothèque, il n’a aucun sentiment de familiarité, se sent frustré. 
  • L’abondance des machines [Mechanical barriers] : sentiment liés aux machines, aux équipements, à l’ordinateur… un étudiant ayant du mal à utiliser les machines étant susceptible de développer une angoisse plus profonde

[Télécharger l'échelle de Bostick : Library_Anxiety_Scale.docx]

En 1997, Owuegbuzie ajoute :
  • La disponibilité des ressources [Resources anxiety]: frustration liée à la disponibilité des ressources, notamment à l’absence de plein texte lors d’une recherche en ligne.

Plusieurs recherches se sont alors concentrées sur l’origine de cette angoisse, essayant de déceler des facteurs directs ou indirects. Si aucun facteur direct n’a été décelé, plusieurs facteurs indirects sont alors proposés, avec des origines situationnelle, contextuelle, ou dispositionnelle (que l’étudiant apporte avec lui).

source : Library Anxiety: Theory, Research, and Applications Par Anthony J. Onwuegbuzie,Qun G. Jiao,Sharon L. Bostick


Parmi ces variables, Jiao et Onwuegbuzie ont surtout identifié :

  • Faible niveau d’acceptation sociale perçue
  • Injonction sociale à la perfection
  • Procrastination académique
  • Mauvaises habitudes de travail
  • Faible compétences en lecture
  • Modalité d’apprentissages
  • Faibles compétences informatiques
  • Faibles espoirs pour renverser des obstacles liés à la poursuite d’objectifs
  • Interdépendance sociale

Certaines de ces recherches identifient un lien complexe entre cette angoisse de la bibliothèque et d’autres angoisses liées aux études supérieures, à la Recherche, à la communication en public, bref tout un ensemble influant plus ou moins directement l'étudiant.

source : Library Anxiety: Theory, Research, and Applications Par Anthony J. Onwuegbuzie,Qun G. Jiao,Sharon L. Bostick

3. Lutter contre cette angoisse

Les travaux qui s’intéressent à réduire un tel sentiment se concentrent alors sur la façon dont rendre la bibliothèque plus acceptable, confortable pour les étudiants en leur donnant soit les compétences pour développer leur connaissance du lieu et la confiance en eux, soit de les rassurer sur l’aspect usuel, normal du phénomène et de leur expliquer les stratégies à mettre en oeuvre pour dépasser ses effets négatifs.

Il s’agit alors de travailler sur les formations dispensées tant au niveau du contenu que de l’attitude du bibliothécaire. Le fait est qu’un étudiant mieux formé sera plus familier du lieu et verra son angoisse circonscrite. Plus largement, faciliter les rencontres avec les professionnels, faire comprendre et savoir qu’il y aura toujours quelqu’un pour les accueillir, répondre à leurs questions sans les juger et les soutenir dans leurs recherches.

La simple reconnaissance d’une telle angoisse est de nature à la réduire. De ce fait, plusieurs propositions ont été formulées :

  • Raconter ce sentiment ou des expériences similaires de façon plus ou moins humoristiques via des vidéos ou des séances de discussions entre étudiants
  • Informer les étudiants que les mauvaises expériences à différents niveaux de la recherche d’information sont normales
  • Évoquer ce genre d’angoisse au moment des formations

Mais d’une manière générale, il s’agira de faire de la bibliothèque un lieu amical, tourné vers l’usager, de travailler sur les comportements des professionnels, fournir une expérience positive du lieu bibliothèque et de renforcer les formations. En soi, rien de bien extraordinaire.

Plusieurs bibliothèques travaillent activement sur le sujet et n'hésitent pas à accompagner les étudiants qui pourraient en être vicitme. Ainsi la bibliothèque de la Washington State University, propose-t-elle un libguide spécifique donnant des pistes pour mieux appréhender les lieux ou jouant sur les stéréotypes du bibliothécaire.

En fait, nous faisons de même et travaillons également via la médiation numérique documentaire à améliorer l'expérience usager, partant, à réduire cette angoisse inhérente de la bibliothèque. Cela va sans dire. Mais cela va mieux en le disant. 


Pour aller plus loin :